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ce ne doit pas être le même Proust

Cela fait longtemps que j’ai lu, d’une traite et in extenso, la « Recherche du temps perdu », cela remonte à la fin de mes années d’étudiant, dans cette zone indécise et « brouillée » qui précède l’entrée dans la vie dite « active » (c’est à dire où l’on ne fait rien, comme le dit le beau poème de Pierre Emmanuel dans « Jacob » : « je travaille je ne fais rien je fais mes quarante heures »)

et juste après j’ai lu « La montagne magique« , que je place bien au dessus; les deux oeuvres portent sur le Temps, mais Proust ne peut s’élever au dessus d’une conception « mondaine » pour accéder à une compréhension « hermétique » et spirituelle qui est celle de Thomas Mann .

Or voici qu’il y a quelques jours je me laisse aller à regarder, sur Arte, le téléfilm réalisé par Nina Companeez et adaptant la Recherche

Nina Companeez est une excellente réalisatrice, mais pourquoi a t’il fallu qu’elle cède aux tendances de l’esprit du temps, avec cet accent exclusif donné à l’homosexualité , et notamment aux scènes de lesbianisme, en particulier dans l’épisode 2 ?

bien entendu je ne veux certainement pas nier que cet aspect soit présent dans l’oeuvre de Proust, surtout avec l’entrée en scène du baron de Charlus… mais en regardant la partie 2 du téléfilm, et si l’on n’a pas lu le livre, on a vraiment l’impression qu’il s’agit du thème principal !

or celui ci est le Temps, et l’accès « platonicien » (par l’art, selon Proust) à une « vision » qui en quelque sorte transcenderait le temporel pour arriver au « Présent éternel » dont parle Brunschvicg (qui était un ami de Proust).

C’est un lieu commun de faire remarquer l’influence de la théorie de la relativité d’Einstein sur Proust, qui avait été très impressionné par les « résultats » de la relativité restreinte, celle de 1905; seulement de son propre aveu il n’avait aucune connaissance mathématique, et il avait sans doute dû se contenter d’en rester aux niveaux « vulgarisés ».

http://www.fabula.org/revue/document688.php

http://fr.wikisource.org/wiki/Page:NRF_19.djvu/253

http://www.liceoberard.org/public/classi/5dchb/dossier%20proust%205D.pdf

Je n’ai pas le texte sous les yeux, mais il est évident que certaines descriptions de la fin, où le narrateur vieillissant retrouve les principaux protagonistes dans un « salon mondain », après guerre, et les voit comme « montés sur des sortes d’échasse » qui en font des sortes de « géants », ces sortes d’image donc sont une adaptation des notions de ligne et volume d’univers dans la relativité.

Les personnages apparaissent comme des « géants » en hauteur parce que la « hauteur » des échasses correspond à la dimension temporelle dans l’espace temps de Minkowski qui est celui de la relativité restreinte , et que compte tenu du facteur multiplicatif c (c = vitesse de la lumière) l’ordre de grandeur de cette « dimension » est très grand par rapport à celui des trois autres dimensions, celles d’espace…

seulement cette image est…fausse !

car c’est oublier que nous nous trouvons, mathématiquement, dans un espace minkowskien, « pseudo-euclidien » et non pas euclidien, et que le facteur t du temps doit être multiplié non seulement par c mais aussi par le nombre imaginaire i, pour que l’on puisse former une norme « pseudo-euclidienne » qui soit :

x^2  + y ^2 + z^2 + (ict) ^2 = x ^2  + y ^2 + z ^2  – (ct) ^2

L’image des « échasses » oublie simplement ce facteur i, et traite la quatrième dimension, temporelle, comme si elle était « comparable » aux trois autres, c’est à dire comme si nous étions dans un espace euclidien à 4 dimensions !

Le « salut spirituel » proposé par Proust, consistant à « retrouver » des sensations de passé au moyen de sensations du présent, est profondément « matérialiste »!

Il ne correspond en rien à ce que Brunschvicg savait dès 1900, dans « Introduction à la vie de l’esprit » , et qu’il décrit dans ces lignes merveilleuses (écrites bien plus tard, dans « Raison et religion ») opposant ce qui est d’ordre « vital » et ce qui est d’ordre « spirituel » :

« le propre de l’esprit est de s’apparaitre à lui même dans la certitude d’une lumière croissante, tandis que la vie est essentiellement menace et ambiguïté. Ce qui la définit c’est la succession fatale de la génération et de la corruption. Voilà pourquoi les religions, établies sur le plan vital, ont beau condamner le manichéisme, il demeure à la base de leur représentation dogmatique… ce qui est constitutif de l’esprit est l’unité d’un progrès par l’accumulation unilinéaire de vérités toujours positives. L’alternative insoluble de l’optimisme et du pessimisme ne concernera jamais que le centre vital d’intérêt; nous pouvons être et à bon droit inquiets en ce qui nous concerne de notre rapport à l’esprit, mais non inquiets de l’esprit lui même que ne sauraient affecter les défaillances et les échecs, les repentirs et les régressions d’un individu, ou d’une race, ou d’une planète. Le problème est dans le passage , non d’aujourd’hui à demain, mais du présent temporel au présent éternel. Une philosophie de la conscience pure, telle que le traité de Spinoza « De intellectus emendatione » , en a dégagé la méthode, n’a rien à espérer de la vie, à craindre de la mort. L’angoisse de disparaitre un jour, qui domine une métaphysique de la vie, est sur un plan; la certitude d’évidence qu’apporte avec elle l’intelligence de l’idée, est sur un autre plan »

Cette conception brunschvicgienne du « redressement spirituel » et du « présent éternel » a tout à voir avec l’accès au « monde spirituel » de Rudolf Steiner, et absolument rien avec le matérialisme proustien, qui en reste à l’ordre du vital et de la « sensation » !

la sensation…fuit, par définition, et définitivement : comme le savent tous les « libertins » de la terre, le souvenir d’une nuit avec cette si belle femme il y a 30 ans n’apporte  …. aucun bonheur, rien que brûlantes frustrations…

et comme le savent tous les ivrognes de la terre, la bouteille de vodka est toujours vide, au petit matin !

et elle ne se remplit pas de nouveau par un acte du Saint Esprit !

Le « voyage dans le temps »  obsède tant de nos contemporains depuis H G Wells, pour des raisons inavouables : se donner une seconde chance de rebattre les cartes après avoir raté sa vocation spirituelle et en être resté justement au niveau des « sensations »…seulement si l’on « retournait dans le passé » sans changer réellement, la vie « nouvelle » que l’on aurait serait en somme la « même » que la première !

un tel « retour dans le passé » est , on le sait, proscrit par les équations de la relativité autant que par le bon sens… oui je sais il y a les solutions aux équations de la RG d’Einstein trouvées par Kurt  Gödel en 1947 qui semblent déboucher sur une CTC (« closed timelike curve ») seulement leur réalisation font appel à une roue génate qui devrait tourner à « au moins la moitié de la vitesse de la lumière » !

http://en.wikipedia.org/wiki/Closed_timelike_curve

si vous arrivez à construire un tel dispositif, et surtout à faire tenir dessus un « voyageur temporel », faites moi signe !

et surtout dites lui de bien attacher sa ceinture et de ne pas trop manger le matin du grand départ !

au voyageur temporel , pas à Proust !

non, le véritable « voyage temporel », il est celui réalisé par Steiner et lui permettant de « voir dans la chronique de l’Akasha », c’est  à dire sur le « mur des siècles » qui est aussi apparu à Victor Hugo !

J’adore les madeleines, les sonates, et les jeunes filles en fleur : mais j’ai d’autres projets dans la vie que le broute-minou permanent au bord de la plage, comme nous le donne à voir Nina Companeez !