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Philon d’Alexandrie : propriétés des NOMBRES

Philon d’Alexandrie est un exemple merveilleux de la symbiose entre judaïsme et hellénisme (qui est, au fond, le christianisme) dont je parlais récemment, et qu’évoque Emil Bock dans « Césars et apôtres ».

Sur le web on ne trouve ses oeuvres qu’en traduction anglaise :

http://www.earlyjewishwritings.com/philo.html

http://www.torreys.org/bible/philopag.html

http://www.earlychristianwritings.com/yonge/

http://archive.org/details/worksofphilojuda01yonguoft

mais le site francophone Remacle contient un fragement témoignant de cette antique « science qualitative » des nombres dont parle Rudolf Steiner et que je me risquais sur d’autres blogs à appeler « Arithmosophie » :

http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/philon/nombre.htm

la motivation première de Philon est évidemment d’exégèse biblique, et part des six « jours » de la création au livre I de Genèse-Bereschit :

« Le nombre est intimement uni à l’ordre, et, parmi les nombres, le six est le type de la génération d’après les lois naturelles. En effet, après l’unité, il est le premier nombre parfait,étant égal à la somme de toutes ses parties et composé du trois, qui en est la moitié, du deux, qui en est le tiers, et de l’unité, qui en est le sixième (3 + 2 + 1 = 6/2·+ 6/3 + 6/6 = 6). En outre, il est, pour ainsi dire, d’une nature hermaphrodite et doué de la puissance de l’un et l’autre sexe ; car, parmi les nombres, l’impair, (ou surabondant) représente le mâle, et le pair, la femelle; or, le premier des nombres impairs est le trois, le premier des nombres pairs est le deux, le produit de l’un par l’autre est le six. Il convenait donc que l’univers, qui est la plus parfaite des choses créées, fût achevé sur le type du nombre parfait, qui est le six. Et comme, dans l’avenir, « le monde » devait être soumis à la loi de la génération de toutes choses par l’accouplement des sexes, il devait porter l’empreinte du premier nombre composé, impairement pair, formé par l’union du mâle (3), qui procrée, et de la femelle (2), qui conçoit. »

oui, un nombre tout à fait remarquable, ce 6 qui est celui du « numéro 6 » dans le feuilleton « Le prisonnier » qui annonçait la mondialisation ahrimanienne dès les années 60, et prévenait que l’opposition USA-URSS (ou « monde libre » contre « monde communiste ») n’était…que du vent !

une autre propriété extraordinaire du 6 est celle du « problème des 36 officiers » posé (et résolu) par Euler.

Supposez que vous ayiez , pour n =2,3,4,5,6,7,etc..un nombre carré n^2 (donc : 4,9,16,25,36,49, etc..) d’officiers appartenant à n régiments différents et à n grades différents; vous avez donc un officier et un seul pour chaque coupe (régiment, grade), exemple : un seul lieutenant pour Toulon, un seul capitaine pour Bordeaux, etc….ou encore : n capitaines répartis en n régiments, et idem pour les (n- 1) autres grades.

Vous voudriez ranger ces officiers en un carré de n lignes et n colonnes, mais de façon qu’en chaque ligne et chaque colonne il n’y ait qu’un seul officier de chaque grade et un seul officier de chaque régiment.

Un tel carré est appelé en algèbre combinatoire : carré gréco-latin.

Eh bien il est possible de ranger ainsi les n^2 officiers sauf si :

n = 2 ou n = 6

pour n = 2 c’est immédiat à voir: supposez que les grades soient lieutenant et capitaine, et les régiments soient Paris et Toulouse, vous avez donc pour Paris un lieutenant et un capitaine , et idem pour Toulouse.

Vous commencez par exemple par le lieutenant de Paris, sur sa ligne il doit y avoir un capitaine (pas deux officiers de même grade alignés) et qui ne soit pas de Paris, donc ce doit forcément être le capitaine de Toulouse.

Oui mais sur sa colonne le même raisonnement montre qu’il ne peut y avoir que le capitaine de Toulouse, or il est déjà pris pour la ligne..

donc impossibilité !

pour 6 c’est bien plus complexe, il existe plusieurs démonstrations, très difficiles (très difficiles à élaborer, ainsi qu’à lire et comprendre)!

donc vous pouvez ranger 9, 16, 25, 49, 64, 81, 100 ,etc… officiers en carré gréco-latin, mais pas 4 ni 36 !

mais revenons sur la propriété de 6 d’être le premier nombre parfait, c’est à dire à la fois somme et produit de ses diviseurs (autres que lui même) : les diviseurs de 6 sont :

1, 2 et 3

et :

6 = 1 + 2 + 3 = 1 x 2 x 3

les nombres parfaits suivants sont :

28 , 496, 8128,…

on ignore s’il existe des nombres parfaits impairs ; par contre on a déterminé depuis l’antiquité la forme que doivent avoir les nombres parfaits pais, qui sont en nombre infini :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Nombre_parfait

« Dans le Livre IX de ses Éléments, le mathématicien Euclide, au IIIe siècle av. J.-C., a prouvé que si M=2^p-1\, est premier, alors \frac{ M \cdot \left (M+1 \right )}{2} = 2^{p-1}(2^p - 1) est parfait.

Ainsi :

  • 6 = 2^1(2^2-1)
  • 28 = 2^2(2^3-1)
  • 496 = 2^4(2^5-1)
  • 8128 = 2^6(2^7-1)

Par ailleurs, Leonhard Euler, au XVIIIe siècle, a prouvé que tout nombre parfait pair est de la forme proposée par Euclide. La recherche de nombres parfaits pairs est donc liée à celle des nombres premiers de Mersenne (nombres premiers de la forme 2p − 1). »

ce statut « spécial » du nombre 6 n’est il pas lié au fait que ses diviseurs sont les trois premiers nombres entiers, et , selon certains, les trois premiers « nombres premiers » ?

depuis un siècle le nombre 1 n’est plus considéré comme un nombre premier, pour une raison liée au théorème fondamental d’unicité de la décomposition des entiers en facteurs premiers, des mathématiques modernes donc…

cependant il existe aussi des arguments pour considérer que 1 et premier, voir :

http://primefan.tripod.com/Prime1ProCon.html

et surtout les arguments, d’ordre « biblique » et non pas « arithmétique » de :

http://www.fivedoves.com/revdrnatch/Does_God_think_1_is_prime.htm

en tout cas, si 1 , 2 et 3 sont considérés comme nombres premiers, ce sont des nombres premiers tout à fait extraordinaires, puisqu’ils ne sont séparés que de 1 , et cela n’arrive plus jamais après.

De plus 2 et 3 sont les seuls nombres tels qu’il existe des puissances de ces nombres qui ne soient séparées que de 1, et cela aarive justement pour les puissances 2 et 3 :

3^2 – 2 ^3 = 9 – 8 = 1

en même temps bien sûr que :

3 – 2 = 1

C’est là le théorème de Catalan, qui n’a été démontré que tout récemment,  en 2002, après le théorème de Fermat (en 1994):

http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9or%C3%A8me_de_Catalan

Selon le grand ésotériste Lacuria (l’abbé Lacuria)  dans « Les harmonies de l’être exprimées par les nombres », lisible en entier sur le web , les nombres 1 , 2 et 3 ne sont rien d’autre que la Sainte Trinité :

http://leserpentvert.wordpress.com/2010/02/04/lacuria-les-harmonies-de-letre/

http://leserpentvert.wordpress.com/2010/02/09/les-nombres-et-la-mathesis-universalis/

le livre de Lacuria est ici (2 tomes) :

http://mathesisuniversalis.over-blog.com/article-lacuria-les-harmonies-de-l-etre-tome-1-1847-76169323.html

http://mathesisuniversalis.over-blog.com/article-lacuria-les-harmonies-de-l-etre-tome-2-1847-76169874.html

et il y a aussi une édition de 1899 :

http://mathesisuniversalis.over-blog.com/article-lacuria-les-harmonies-de-l-etre-tome-1-1899-76170322.html

http://mathesisuniversalis.over-blog.com/article-lacuria-les-harmonies-de-l-etre-tome-2-1899-76170588.html

(les deux éditions sont aussi sur Gallica, d’où je les ai recopiées)

1 est le Père, ou en termes métaphysiques (grecs) : l’UN

2 est le Fils, le Christ-Logos, ou Verbe: il correspond à la discrimination , donc à la possibilité de distinguer « plusieurs » ; sans le Verbe, donc, pas de science, pas de connaissance, pas de conscience

il est donc prouvé métaphysiquement que l’Islam a tort, qui ne veut connaître que le 1, et pour lequel le Christ est un être « créé » :

http://www.jesussonofjohn.com/

Le Fils, le Verbe , est « auprès de Dieu  » (du Père, du UN) dans la Trinité, ce que prouve la possibilité de la science.

Le 3 est l’Esprit, retour de la multiplicité à l’unité.

La longue aventure de 4 siècles de la science moderne occidentale correspond à la science « objective » newtonienne, qui « sépare » l’unité primordiale de l’apparaître en phénomènes dits « objectifs ».

Cette aventure se clôt avec l’émergence de la mécanique quantique, dont les « paradoxes » révèlent que l’objectivité « distantiatrice » atteint ses limites.

Comme le dit le philosophe des sciences Michel Bitbol :

« il est vrai que, loin du voeu de passivité contemplative de Goethe, la physique quantique a prolongé et amplifié l’interventionnisme expérimental de la physique classique; mais, sauf à s’accomoder de la permanence de ses paradoxes, elle ne peut plus traiter l’expérimentation comme activité d’un sujet sur une nature pré-objectivée »

Bitbol oppose, comme Steiner, les deux physiques (classique et goethéenne-quantique) en prenant l’exemple particulièrement révélateur de la théorie des couleurs de Newton et de celle de Goethe :

« l’une, celle de Newton et de la physique classique, est distantiatrice, et l’autre, celle de Goethe, est participative. Dans l’une, l’observateur ne fait que contempler un phénomène qui se constitue indépendamment de lui, dans l’autre il est impliqué dans sa constitution….

Heisenberg fait retour vers Goethe parce qu’il a le sentiment que la démarche distantiatrice des premiers pas de la physique n’est pas universalisable… parvenu à sa pointe extrême, remarque Heisenberg, le projet séparateur s’est heurté à ses propres limites »

Il s’y est heurté dans la mécanique quantique, l’apparition de paradoxes en est la preuve…

mais avant 1925 (date où les débats philosophiques sur la physique quantique commencent) Rudolf Steiner avait déjà opté pour le dépassement de la science moderne (née au début de l’ère de l’âme de conscience, chez Nicolas de Cuse) vers la science goethéenne.

Il avait , dans « Les limites de la connaissance de la Nature », fait aussi appel à l’image d’un dépassement , à la fois vers l’intérieur et vers l’extérieur, du miroir de la connaissance sensible et de la « tapisserie » des phénomènes

Michel Bitbol quant à lui compare les physiciens « classiques » (newtonniens) cherchant les « causes cachées d’ordre mathématique des phénomènes, à des enfants qui passent « derrière le miroir » pour essayer d’empoigner ce que celui ci donne à voir.

Seulement Steiner ne dit pas de « passer derrière un miroir » (image matérialiste) : il annonce de nouveaux modes de connaissance, acquis par la pratique méditative (dont parle aussi Bitbol à propos de la démarche spirituelle du physicien Arthur Zajonc)

Bitbol : « tout ce qu’il y a à faire selon Goethe, à rebours de cette pulsion stérile, est de répertorier les phénomènes , de les lier à travers l’un d’entre eux qualifié d’Urphänomen , et de s’inscrire pleinment dans cet apparaître riche de tant de possibilités de transformations »

C’est aussi ce que dit Brunschvicg, pourtant très loin du « poète » Goethe , sur la nature relationnelle de la science, qu’il donne à voir dans la théorie de la relativité d’Einstein.

Brunschvicg, mort en 194, et en fuite dès 1940, n’a pas eu le temps hélas d’explorer les arcanes philosophiques de la physique quantique; de plus il me semble que le cadre mathématique pour cette science relationnelle (Brunschvicg) ou phénoménologique (Goethe) serait la théorie des catégories, née en 1945 (années apocalyptique s’il en fût !).

L »Urphänomen de goethe serait tout simplement un objet initial dans une certaine catégorie de « phénomènes ».

La possibilité de la science distantiatrice réside dans le 2, le Verbe rendant possible la discrimination, donc l’intelligibilité, la conscience libre et la soi-conscience; celle de la science « impliquée » (cf David Böhm et son « ordre impliqué ») réside dans le 3, le Saint Esprit.

L’évolution de la science depuis 1413 prouve donc la vérité du christianisme trinitaire et la fausseté de l’Islam (où « Dieu seul voit la fourmi noire sur une pierre noire sur la terre noire dans la nuit noire »); la possibilité du dépassement de la science « séparatrice » et donc de l’emprise technologique , visible dans la seule résolution possible des paradoxes quantiques, prouve la vérité de l’ anthroposophie, forme scientifique du christianisme, et annonçant la science goethéenne et le dépassement du matérialisme objectiviste et méthodologique de la science classique

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Faust, Hamlet et le suicide

voici le monologue de Hamlet, si connu :

http://www.inlibroveritas.net/lire/oeuvre2066-chapitre3069.html

« Etre, ou ne pas être, c’est là la question. Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s’armer contre une mer de douleurs et à l’arrêter par une révolte ?. Mourir… dormir, rien de plus ;… et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du coeur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair : c’est là un dénouement qu’on doit souhaiter avec ferveur. Mourir… dormir, dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l’embarras. Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l’étreinte de cette vie ?. Voilà qui doit nous arrêter. C’est cette réflexion-là qui nous vaut la calamité d’une si longue existence. Qui, en effet, voudrait supporter les flagellations, et les dédains du monde, l’injure de l’oppresseur, l’humiliation de la pauvreté, les angoisses de l’amour méprisé, les lenteurs de la loi, l’insolence du pouvoir, et les rebuffades que le mérite résigné reçoit d’hommes indignes, s’il pouvait en être quitte avec un simple poinçon ?. Qui voudrait porter ces fardeaux, grogner et suer sous une vie accablante, si la crainte de quelque chose après la mort, de cette région inexplorée, d’où nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté, et ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas ?. Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches ; ainsi les couleurs natives de la résolution blêmissent sous les pâles reflets de la pensée ; ainsi les entreprises les plus énergiques et les plus importantes se détournent de leur cours, à cette idée, et perdent le nom d’action…  »

et voici celi de Faust au moment où il se prépare à se suicider en buvant la fiole (c’est dans le Premier Faust) :

http://fr.wikisource.org/wiki/Faust_-_La_Nuit

« Moi, l’image de Dieu, qui me croyais déjà parvenu au miroir de l’éternelle vérité ; qui, dépouillé, isolé des enfants de la terre, aspirais à toute la clarté du ciel ; moi qui croyais, supérieur aux chérubins, pouvoir nager librement dans les veines de la nature, et, créateur aussi, jouir de la vie d’un Dieu, ai-je pu mesurer mes pressentiments à une telle élévation !… Et combien je dois expier tant d’audace ! Une parole foudroyante vient de me rejeter bien loin !

N’ai-je pas prétendu t’égaler ?… Mais, si j’ai possédé assez de force pour t’attirer à moi, il ne m’en est plus resté pour t’y retenir. Dans cet heureux moment, je me sentais tout à la fois si petit et si grand ! tu m’as cruellement repoussé dans l’incertitude de l’humanité. Qui m’instruira désormais, et que dois-je éviter ? Faut-il obéir à cette impulsion ? Ah ! nos actions mêmes, aussi bien que nos souffrances, arrêtent le cours de notre vie.

Une matière de plus en plus étrangère à nous s’oppose à tout ce que l’esprit conçoit de sublime ; quand nous atteignons aux biens de ce monde, nous traitons de mensonge et de chimère tout ce qui vaut mieux qu’eux. Les nobles sentiments qui nous donnent la vie languissent étouffés sous les sensations de la terre.

L’imagination, qui, déployant la hardiesse de son vol, a voulu, pleine d’espérance, s’étendre dans l’éternité, se contente alors d’un petit espace, dès qu’elle voit tout ce qu’elle rêvait de bonheur s’évanouir dans l’abîme du temps. Au fond de notre cœur, l’inquiétude vient s’établir, elle y produit de secrètes douleurs, elle s’y agite sans cesse, en y détruisant joie et repos ; elle se pare toujours de masques nouveaux : c’est tantôt une maison, une cour ; tantôt une femme, un enfant ; c’est encore du feu, de l’eau, un poignard, du poison !… Nous tremblons devant tout ce qui ne nous atteindra pas, et nous pleurons sans cesse ce que nous n’avons point perdu !

Je n’égale pas Dieu ! Je le sens trop profondément ; je ne ressemble qu’au ver, habitant de la poussière, au ver, que le pied du voyageur écrase et ensevelit pendant qu’il y cherche une nourriture.

N’est-ce donc point la poussière même, tout ce que cette haute muraille me conserve sur cent tablettes, toute cette friperie dont les bagatelles m’enchaînent à ce monde de vers ?… Dois-je trouver ici ce qui me manque ? Il me faudra peut-être lire dans ces milliers de volumes, pour y voir que les hommes se sont tourmentés sur tout, et que çà et là un heureux s’est montré sur la terre ! — Ô toi, pauvre crâne vide, pourquoi sembles-tu m’adresser ton ricanement ? Est-ce pour me dire qu’il a été un temps où ton cerveau fut, comme le mien, rempli d’idées confuses ? qu’il chercha le grand jour, et qu’au milieu d’un triste crépuscule, il erra misérablement dans la recherche de la vérité ? Instruments que je vois ici, vous semblez me narguer avec toutes vos roues, vos dents, vos anses et vos cylindres ! J’étais à la porte, et vous deviez me servir de clef. Vous êtes, il est vrai, plus hérissés qu’une clef ; mais vous ne levez pas les verrous. Mystérieuse au grand jour, la nature ne se laisse point dévoiler, et il n’est ni levier ni machine qui puisse la contraindre à faire voir à mon esprit ce qu’elle a résolu de lui cacher. Si tout ce vieil attirail, qui jamais ne me fut utile, se trouve ici, c’est que mon père l’y rassembla. Poulie antique, la sombre lampe de mon pupitre t’a longtemps noircie ! Ah ! j’aurais bien mieux fait de dissiper le peu qui m’est resté, que d’en embarrasser mes veilles ! — Ce que tu as hérité de ton père, acquiers-le pour le posséder. Ce qui ne sert point est un pesant fardeau, mais ce que l’esprit peut créer en un instant, voilà ce qui est utile !

Pourquoi donc mon regard s’élève-t-il toujours vers ce lieu ? Ce petit flacon a-t-il pour les yeux un attrait magnétique ? pourquoi tout à coup me semble-t-il que mon esprit jouit de plus de lumière, comme une forêt sombre où la lune jette un rayon de sa clarté ?

Je te salue, fiole solitaire que je saisis avec un pieux respect ! en toi, j’honore l’esprit de l’homme et son industrie. Remplie d’un extrait des sucs les plus doux, favorables au sommeil, tu contiens aussi toutes les forces qui donnent la mort ; accorde tes faveurs à celui qui te possède ! Je te vois, et ma douleur s’apaise ; je te saisis, et mon agitation diminue, et la tempête de mon esprit se calme peu à peu ! Je me sens entraîné dans le vaste Océan, le miroir des eaux marines se déroule silencieusement à mes pieds, un nouveau jour se lève au loin sur les plages inconnues.

Un char de feu plane dans l’air, et ses ailes rapides s’abattent près de moi ; je me sens prêt à tenter des chemins nouveaux dans la plaine des cieux, au travers de l’activité des sphères nouvelles. Mais cette existence sublime, ces ravissements divins, comment, ver chétif, peux-tu les mériter ?… C’est en cessant d’exposer ton corps au doux soleil de la terre, en te hasardant à enfoncer ces portes devant lesquelles chacun frémit. Voici le temps de prouver par des actions que la dignité de l’homme ne le cède point à la grandeur d’un Dieu ! Il ne faut pas trembler devant ce gouffre obscur, où l’imagination semble se condamner à ses propres tourments ; devant cette étroite avenue où tout l’enfer étincelle ! Ose d’un pas hardi aborder ce passage : au risque même d’y rencontrer le néant !

Sors maintenant, coupe d’un pur cristal, sors de ton vieil étui, où je t’oubliai pendant de si longues années. Tu brillais jadis aux festins de mes pères, tu déridais les plus sérieux convives, qui te passaient de mains en mains : chacun se faisait un devoir, lorsque venait son tour, de célébrer en vers la beauté des ciselures qui t’environnent, et de te vider d’un seul trait. Tu me rappelles les nuits de ma jeunesse ; je ne t’offrirai plus à aucun voisin, je ne célébrerai plus tes ornements précieux. Voici une liqueur que je dois boire pieusement, elle te remplit de ses flots noirâtres ; je l’ai préparée, je l’ai choisie, elle sera ma boisson dernière, et je la consacre avec toute mon âme, comme libation solennelle, à l’aurore d’un jour plus beau. »

il y a indiscutablement une parenté entre les deux personnages, notamment dans leur déception amère devant la connaissance (science, philosophie, ..) de leur temps, parenté, ou analogie, ou ressemblance, qui a été comprise par Rudolf Steiner , qui les met en correspondance avec Hector (Hamlet) et Empédocle (Faust) au cours I sur l’Evangile de Marc :

http://wn.rsarchive.org/Lectures/GA139/English/AP1986/GosMrk_index.html

« However all this may be, it certainly does demonstrate the unique individuality of Homer. Consider one of his characters, Hector. If you have any time available, you ought to study the figure of Hector in the Iliad — how plastically he is described so that he stands as a complete personality before us; how we see his affection for his paternal city, Troy, his wife Andromache, his relationship to Achilles, and to his armies; and how he commanded them. Try to call up this man before your minds, this man who possessed all the tenderness of a husband, and who clung in the ancient way to his home city of Troy, and who suffered such disillusions as only really great men can. Remember his relation with Achilles. Hector, as presented by Homer, is a towering figure from very ancient times, a man of great all-embracing humanity, for of course what Homer is describing belongs to a period well before his own, in the darkness of the past. Hector stands out above all the others, all those figures who seem mythical enough in the eyes of modern men.

Now take this one figure. Skeptics and all kinds of philologists may indeed doubt that there ever was a Hector at all, in the same way as they doubt the existence of Homer. But anyone who takes into consideration what may be understood from a purely human viewpoint will be convinced that Homer describes only facts that actually occurred. Hector was a living person who strode through Troy, and Achilles and the other figures were equally real. They still stand before us as personages of real earthly life. We look back to them as people of a different kind from ourselves, who are difficult to understand but whom the poet is able to bring before our souls in every detail. Now let us place before our souls a figure such as Hector, one of the chief Trojan commanders, who is defeated by Achilles. In such a personage we have something that belongs to the old pre-Christian age, something by which we can measure what men were before the time when Christ lived on earth.

I will now draw your attention to another figure, a remarkable figure of the fifth century B.C.: the great philosopher Empedocles Note 5 ], who spent a large part of his life in Sicily. It was he who was the first to speak of the four elements, fire, water, air, and earth, and who said that everything that happens in the material realm caused by the mingling and disintegration of these four elements results from the principles of love and hate ruling in them. It was he also who by his activity influenced Sicily by calling into being important political institutions, and he went about trying to lead the people into a life of spirituality. When we look back to Empedocles we find that he lived an adventurous as well as a deeply spiritual life. Perhaps the truth of what I am about to say will be doubted by some, but spiritual science knows that Empedocles went about in Sicily not only as a statesman, but as a magician and initiate, just as Hector, as depicted by Homer, walked in Troy. In order to characterize the remarkable attitude of Empedocles toward the world the fact confronts us — and it is true and no invention — that in order, as it were, to unite himself with all existence around him, he ended by throwing himself into Mount Etna and was consumed by its fire. In this way a second figure of the pre-Christian age is presented to our souls.

Now let us consider such figures as these in accordance with the methods of spiritual science. First of all we know that these individualities will appear again; we know that such souls will return to life. We shall not pay any attention to their intermediate incarnations but look for them in the post-Christian era. We then see something of the change brought about by time, something that can help us to understand how the Mystery of Golgotha intervened in human evolution. If we say that such figures as Hector and Empedocles appeared again, we must ask how they walked among men in the post-Christian era. For we shall then see how the intervention of the Mystery of Golgotha, the fulfillment and beginning of a new age, worked on their souls. As serious anthroposophists assembled here together we need not shrink from the communications of true spiritual science, which can be confirmed by external facts.

I should now like to turn your attention to something that took place in the post-Christian era, and perhaps again it may be said that the person concerned was a poetical personage. But this poetical personage can be traced back to a real individuality who was once alive. I direct your attention to the character created by Shakespeare in his Hamlet. Anyone who knows the development of Shakespeare, insofar as it can be known externally, and especially someone who is acquainted with it through spiritual science, will know that Shakespeare’s Hamlet is none other than the transformed real prince of Denmark, who also lived at one time. I cannot go into everything underlying the historical prototype of the poetical figure of Hamlet, but through the research of spiritual science, I can offer you a striking example of how a man, a spirit of ancient times, reappears in the post-Christian era. The real figure underlying Hamlet, as presented by Shakespeare, is Hector. The same soul that lived in Hamlet lived in Hector. It is just by such a characteristic example as this, and the striking way the two different souls manifest themselves, that we can interpret what happened in the intervening time. A personality such as that of Hector stands before us in the pre-Christian age. Then comes the intervention of the Mystery of Golgotha in human evolution, and the spark it kindled in Hector’s soul causes a figure, a prototype of Hamlet, to arise, of whom Goethe said, “This is a soul that is unable to deal with any situation and is not equal to its position, who is assigned tasks but is unable to fulfill them.” We may ask why Shakespeare expressed it in this way. He did not know. But anyone who can investigate the connections through spiritual science knows that behind these things forces were at work. The poet creates in the unconscious; before him stands, so to speak, first the figure which he creates, and then, as in a tableau of which he himself knows nothing, the whole individuality with which the figure is connected. Why does Shakespeare choose particular qualities in Hamlet and sharply emphasize them, qualities that perhaps Hamlet’s own contemporaries would not have noticed? Because he observes them against the background of the era. He feels how different a soul has become in its transition from the old life to the new. Hamlet, the doubter, the skeptic, who has lost the ability to cope with the situations with which he meets in life, the procrastinator and waverer, this is what Hector, once so sure of himself, has become.

Let me direct your attention to another figure of modern times, who was also first presented to mankind in a poetic picture, in a poem whose protagonist will certainly live on in humanity for a long time to come when for posterity the poet, like Homer or Shakespeare, no longer is in existence. About Homer we know nothing at all, and about Shakespeare we know very little indeed. What the various compilers of notes and biographers of Goethe have written will long since have been forgotten. In spite of the printing press and other modern inventions, what interests people in Goethe at the present time will likewise have been long forgotten. But large as life, and modelled from life, there will stand the figure of Faust which Goethe has created. Just as men today know nothing of Homer, so will they some day know but little of Goethe (which will be a good thing); but they will know much about Faust. Faust again is a figure who, as he is presented to us in a literary form by Goethe, can be recognized as one brought to a certain conclusion by Goethe. The poetical picture refers back to a real sixteenth century figure who lived then as a real person, though he was not as Goethe described him in his Faust. Why then did Goethe describe him in this way? Goethe himself did not know. But when he directed his attention to the traditional Faust that had been handed down to him, a Faust with whom he was already acquainted through the marionettes of his boyhood, then the forces that stood behind Faust, the forces of his previous incarnation, the forces of Empedocles, the old Greek philosopher, worked within him! All these radiated into the figure of Faust. So we might say, since Empedocles threw himself into Etna and united himself with the fire-element of the earth, what a wonderful spiritualization of pre-Christian nature mysticism was accomplished in fact in the final tableau of Goethe’s Faust, when Faust ascends into the fire- element of heaven through Pater Seraphicus and the rest. Slowly and gradually a totally new spiritual tendency entered into the deeper strivings of men. Already some time ago it began to become evident to the more profound spirits of mankind that, without their knowing anything about reincarnation or karma, when they were considering a great comprehensive soul whom they wished to describe from the depths of their inner life, they found themselves describing what radiated over from earlier incarnations. Although Shakespeare did not know that Hamlet was Hector, he nevertheless described him as such, without being aware that the same soul had lived in both of them. So too Goethe portrays his Faust as though Empedocles with all his peculiarities were standing behind him, because in his Faust there lived the soul of Empedocles. It is characteristic that the progress of the human soul should proceed in this way.

I have mentioned two characteristic figures, in both of whom we can perceive that when great men of earlier times reappear in a modern post-Christian age, they are shaken to the very depths of their souls and can only with difficulty adjust themselves to life. Everything that was within them in the past is still within them. For example, when we allow Hamlet to work upon us, we feel that the whole force of Hector is in him. But we feel that this force cannot come forth in the post-Christian era, that it then meets with obstacles, that something now works upon the soul that is the beginning of something new, whereas in the figures of antiquity something was coming to an end. So do these figures stand plastically delineated before us; both Hector and Empedocles represent a conclusion. But what is working on further in mankind must find new paths into new incarnations. This is revealed with Hector in Hamlet and also with Empedocles in Faust, who had within him all the abysmal urges toward the depths of nature. Because he had within him the whole nature of Empedocles, he could say, “I will lay aside the Bible for a time and study nature and medicine. I will no longer be a theologian.” He felt the need to have dealings with demonic beings who made him roam through the world leaving him marveling but uncomprehending. Here the Empedocles element had an after-effect but was not able to adjust itself to what a man must be after the new age had begun.

I wanted to show you through these explanations how in well-known souls, about whom anyone can find information, a powerful transformation shows itself, and how the more deeply we study them the more perceptible this becomes. If we inquire what happened between the two incarnations of such individualities, the answer always is the Mystery of Golgotha, which was announced by the Baptist when he said, “The time is fulfilled, the kingdoms of the spirit, or the kingdoms of heaven, are passing over into the kingdom of man.” Yes, the kingdoms of heaven did indeed powerfully seize the human kingdom, but those who take this in an external sense are unable to understand it. They seized it so powerfully that the great men of antiquity, who had been in themselves so solid and compact, had to make a new beginning in human evolution on earth. This new beginning showed itself precisely with them, and lasted until the end of the old epoch, with the Mystery of Golgotha. At that time something that had been fulfilled ebbed away, something which had presented men in such a way that they appeared as rounded personalities in themselves. Then came something that made it necessary for these souls to make a new beginning. Everything had to be transformed and altered so that great souls appeared small. They had to be transformed into the stage of childhood, for something quite new was beginning. We must inscribe this in our souls if we wish to understand what is meant at the beginning of the Gospel of St. Mark by the words “a beginning.” Yes, truly a beginning, a beginning that shakes the inmost soul to its foundations and brings a totally new impulse into human evolution, a “beginning of the Gospel.” »

 

La montagne magique, Ahriman, Lucifer et l’anthroposophie

Commençons par le plus simple, qui est aussi le plus difficile : la première chose qui vient à l’esprit, pour un lecteur attentif et « réflexif » de Zauberberg, c’est la polarité qui agit sur l’âme du héros, de Hans Castorp : polarité entre le haut et le bas, entre la « vie dans la plaine » (qui était son destin prévisible d’ingénieur naval, avant qu’il ne découvre son « talent pour la maladie » à Davos) et la vie chez ceux d’en haut.

Une polarité qui est aussi symbolisée par les deux « forces » qui s’exercent sur Hans Castorp à travers les deux personnages principaux que sont Settembrini et Naphta.

Settembrini est évidemment le représentant de l’esprit des Lumières, privilégiant la raison, les sciences modernes, l’action dans le monde, la liberté de conscience individuelle, toutes choses d’ailleurs très sympathique.

Naphta, le jésuite, le « né juif » converti au catholicisme, représente le pôle inverse : dogmatisme, mysticisme, irrationalisme, ou plutôt peut être limitation de la raison à des tâches pratiques et serviles, supériorité de la foi et de la théologie sur la philosophie rationnelle, obéissance à ce qui est imposé d’en haut par une hiérarchie spirituelle (c’est ce qui distingue le catholicisme du protestantisme).

Quant à Castorp, il est le représentant de l’humanité moderne, semblable à cela au Faust de Goethe (on ne comprend d’ailleurs pas grand chose à l’ouvrage de Thomas Mann si l’on ignore Goethe)

Si l’on a lu quelques ouvrages anthroposophiques, on ne peut pas ne pas penser au couple des puissances adverses de l’humanité que sont Lucifer et Ahriman.

Ahriman, la puissance qui pousse à l’incarnation terrestre et à ses limitations, est évidemment le côté où penche Settembrini; et Lucifer est le côté où penche Naphta.

Mais peut on pour autant dire que Settembrini est le représentant d’Ahriman et Naphta celui de Lucifer ? non, car ce serait trop simple, voire simpliste…

nous devons ici tenir compte du côté dialectique des « choses spirituelles ».

Commençons par Settembrini, puisqu’ il est celui qui est introduit le premier dans le roman, bien avant Naphta.

Pour comprendre ce qu’est Ahriman, et étudier en relation avec ce savoir les faits et gestes de Settembrini, le mieux est évidemment de se reporter aux écrits de Rudolf Steiner. Mais il existe sur Internet un texte en anglais, écrit par Robert Mason, qui semble utile pour notre propos : « The advent of Ahriman: an essay on the deep forces behind the world-crisis » »:

http://www.altanthroinfo.9f.com/ahriman.htm

Mais bien sûr le livre crucial de Rudolf Steiner pour comprendre ces choses est : « Lucifer et Ahriman, leur influence dans l’âme et dans la vie »; or il en existe une version anglaise accessible à l’adresse suivante :

http://www.hermetics.org/pdf/steiner/Rudolf_Steiner_-_Lucifer_Ahriman_Asuras.pdf

voir aussi :

http://www.doyletics.com/arj/landarvw.htm

http://www.bibleandanthroposophy.com/Smith/main/burning_bush/charts_tabs/i32.html

http://wn.rsarchive.org/Lectures/Places/Dornach/19141120p01.html (cours de Steiner)

http://books.google.fr/books?id=RWnnfwRivb8C&dq=steiner+lucifer+ahriman&printsec=frontcover&source=bl&ots=Gc0hKnMOc7&sig=-eQy8s8tZzs02kw_dp08zlGm7W4&hl=fr&ei=kU95SuqMC5bLjAeS4qW9Bw&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=5#v=onepage&q=&f=false

http://8esphere.blogspot.com/2007/09/machine-planet-our-future.html

 

La rencontre de Faust avec le Mal

Faust est le représentant de l’humanité moderne; Hans Castorp de « La montagne magique » aussi, d’ailleurs il existe de profondes proximités entre les deux oeuvres, ou plutôt les deux « mythes », car ce sont, comme le dit Thomas Mann au début de son oeuvre, des récits hermétiques. Dans tous les sens de ce terme.
 
Oswald Spengler, dans le « Déclin de l’Occident », qualifie d’ailleurs de « faustienne » l’humanité occidentale.

Que voulons nous dire par humanité occidentale ? l’humanité européenne ? l’humanité de race blanche ?

non, mais l’humanité « moderne », celle qui se situe en héritage de l’évènement de la science moderne, l’évènement copernicien-galiléen-cartésien.

Là encore, l’anthroposophie apporte un éclairage nouveau : car la période « moderne » coïncide avec celle de l’âme de conscience, qui commence selon Steiner en 1413. Un penseur important de cette époque, prédécesseur de ceux qui fondent la science, est Nicolas de Cuse.

Voir ce lien à propos du Faust de Goethe, on y trouve des liens donnant le texte complet des deux versions :

http://en.wikipedia.org/wiki/Goethe’s_Faust

Le plus pratique, pour ceux qui lisent mal l’allemand comme moi, est celui ci qui donne le texte original à gauche, et plusieurs traductions en anglais à droite :

http://www.einam.com/faust/index.html

La meilleure est évidemment celle de Coleridge, qui joue auprès d’Owen Barfield le même rôle que Goethe auprès de Rudolf Steiner.

L’humanité moderne, ou faustienne, celle de l’époque où doit être développée l’âme de conscience, est aussi celle qui doit rencontrer le Mal : car l’âme de conscience correspond à la liberté, et seul un être libre peut être soumis à la tentation du Mal. Le sens ultime , « métaphysique » de la science, c’est cela : enlever tous les appuis à l’homme pour qu’il développe la liberté, l’autonomie de la conscience.

Tel est le sens de la tentation de Faust par Méphistophélès.

Otto Julius Hartmann a écrit des choses belles et profondes sur cette histoire de Faust, qui commence la nuit, « dans une chambre gothique, étroite, à haute voûte« , : le cabinet de travail de Faust. Il s’agit d’un symbole de la « tête », de l »‘intellect coupé des autres parties de l’entité humaine : système rythmique (coeur) et abdominal. Il s’agit d’ailleurs de plus qu’une allégorie, ou de plus qu’une symbolisation : dans les termes de l’anthroposophie, il s’agit d’une véritable Imagination, d’une réalité spirituelle, vivante, qui doit être développée au moyen de la méditation.

Une Imagination de la cavité crânienne et cérébrale, à laquelle l’expérience de l’homme moderne est enchaînée.

 Les termes de la traduction de Coleridge rendent admirablementcette sécheresse, cette étroitesse, ce morne désespoir qui est l’atmosphère du cabinet de travail, c’est à dire de l’intelelct abstrait coupé des mondes spirituels supérieurs :

« Alas!
Still am I rooted, chain’d to this damp dungeon,
Where thro’ the painted glass ev’n heav’n’s free light
Comes marr’d and sullied, narrow’d by dark heaps
Of mould’ring volumes, where the blind worm revels—
Of smoke-stain’d papers, pil’d ev’n to the roof—
Glasses and boxes—instruments of science—
And all the old hereditary lumber
Which crowds this cheerless chamber. This is then
Thy world, O Faustus! this is called a world!
And dost thou ask, why thus tumultuously
Thy heart is throbbing in thy bosom why
Some nameless feeling tortures ev’ry nerve,
And shakes thy soul within ? Thou hast abjur’d
The fair fond face of nature, ever beaming
With smiles on man, for squalid loathsomeness,
Dank vapours, and the mould’ring skeletons
Of men and brutes: away! away! »

le dernier cri « away ! away!  » traduit le besoin de « fuir » ce climat oppressant, insupportable à Faust (mais non à son « famulus », Wagner, qui est l’homme limité à son intelelct abstrait calculateur, l’homme technicien en somme, qui lui se trouve très bien dans ce cachot). Et cette « fuite » porte Faust à se tourner vers la magie….

Tel est le destin de l’homme moderne, tant qu’il n’a pas développé en lui même les « organes spirituels » qui lui permettront de bâtir le « pont » (autre imagination goethéenne, présente dans le conte du Serpent Vert) vers le monde spirituel, mais sans l’aide de la magie ancienne, en gardant les acquis des Lumières et l’autonomie de la conscience claire et éveillée.

Une description de ce même destin a été donnée par l’existentialisme sartrien ou heidegerrien (tout au moins dans la première période de Heidegger).

Heidegger ignore le Moi absolu de Fichte ou l’Esprit absolu de Hegel, tout comme la conscience morale de Kant : il représente l’homme seul avec lui même, « sans dieux », jeté dans un monde absurde et incompréhensible, le monde « objectif » de la science abstraite, celui aussi que dépeint Samuel Beckett dans « Comment c’est » .

Pas de Dieu, mais à l’arrière plan des « objets » scientifiques , ou des « ustensiles » du quotidien, s’ouvre la sphère (terrifiante) de l’Angoisse et du Néant.

Un « Rien » (Nichts) dont se sont beaucoup moqués les positivistes logiques comme Rudolf Carnap, parce qu’ils ne comprenaient pas qu’il s’agit d’une réalité bien plus réelle que leurs objets idéaux et abstraits (qui ne sont que des entités logico-mathématiques).

Cette « réalité » du Néant heideggerrien, c’est celle de la Puissance adverse, un être bien réel, que va « rencontrer » Faust  : le Méphistophélès de Goethe, ou encore Ahriman de l’anthroposophie de Steiner